Tokyo Notes est une pièce de science fiction. Elle montre ce que sont devenus les comportements des humains (des mutants ?) des années après le grand conflit qui embrasa l'Europe. Non pas le retour à la barbarie ressassé par les séries B américaines mais au contraire une société encore plus policée. Cette pure fiction sur le futur nous éclaire-t-elle sur les évolutions présentes de notre société ?
Que sera parler quand le langage ne sera plus qu'un instrument à communiquer du message et de l'information ? Entre tous les personnages de Tokyo Notes la parole constitue une toile d'araignée, un tissage fait de toutes ces banalités qu'on appelle quotidiennes, mais qui en fait servent à nous arrimer les uns aux autres. Une fragile assurance, celle de la cordée qui traverse un glacier ou des humains réfugiés les uns contre les autres sur un radeau.
Mais ces personnages ressemblent peut être à ceux de l'impossible communauté des hérissons qui ont toujours froid car ils ne peuvent se serrer les uns contre les autres sans se piquer. Ni trop loin, ni trop près, quelle est la bonne distance, semblent-ils dire ? Comment faire ? Impossible sans les autres, impossible avec les autres.
Attention tout se joue en trompe l'œil, le langage, le corps, l'espace de chacun… La prétendue banalité quotidienne du langage est un leurre. D'une réplique à l'autre, elle dessine un abîme, qu'il faut sans cesse escamoter ou ignorer avec la légèreté de la comédie sociale, l'élégance dangereuse qui n'écorne pas la peau des choses, qui ne fait pas de vague.
Car la surface c'est le fond, la peau c'est l'âme. Ce qui se voit et s'entend fait signe et c'est le réel, le tout. Il n'y a rien d'autre. Tout est là dans les plis et les replis du tissu, que Hirata et Fisbach et les comédiens tendent devant nous. Pas de fausse psychologie des profondeurs. Rien ne doit perturber les équilibres de la vie sociale moderne.
Toutefois la parole reste souveraine, mais comme en dehors des corps, autonome, flottante dessinant sa propre géométrie. Ce langage en dehors si fragile est ce qui structure et détermine. Et dedans, il n'y aurait pas de dedans : pas d'identité personnelle, qu'une identité sociale ? Saisir la personnalité intime serait une entreprise désespérée et "moins on se connaît mieux on se porte" (Clément Rosset Loin de moi).
A la mort de l'imprimeur son fils héritier trouve une enveloppe "A ne pas ouvrir". Il respecte donc les dernières volontés de son père. Quelques années plus tard poussé par la curiosité, il ouvre l'enveloppe. Elle contenait un lot commercial d'étiquettes imprimées "A ne pas ouvrir". L'intériorité serait cette mise en abîme qui ne fait que renvoyer à elle-même.
Une vraie écoute supposerait l'hospitalité qui accueille la parole imprévue, et pas seulement la rumeur du déjà dit et du convenable. Or les personnages sont sur leurs gardes, ne veulent entendre que le possible. (Péguy recommandait à celui qui veut vraiment entendre, d'être sur ses "mégardes"). Il faudrait du silence, le silence de l'écoute comme modalité de l'hospitalité, mais les paroles s'enchaînent tout va trop vite pour ne pas perturber l'être- ensemble.
Et pourtant parfois le tissu se troue, de brefs soupirs, de souffles, d'expirations, d'un geste où le corps reprend contact… instantanés d'abandons vite repris par le réseau géométrique relationnel, faille imperceptible qui ponctue les épuisements de la parole, interstice qui laisserait échapper un malgré soi de celui qui est sur ses "mégardes" comme pris en défaut.
Hitchock voulait photographier la pensée sur le visage ou le corps de ses
acteurs, un doute, un soupçon, un secret, pour rendre visible cet invisible
et le faire surgir. Les personnages de Hirata mis sur scène par Fisbach sont
émouvants de tous ces secrets sur leurs visages : les brûlures qu'ils se
refusent à s'infliger et l'effort énorme de rétention sur soi pour tenir
ensemble. C'est cette douleur invisible lorsque le langage devient de plus en
plus une abstraction, un réseau, et que le corps à l'inverse se tend dans
l'impossible recherche de sa propre incarnation et de la proximité avec
l'autre.
L'homme du futur de Tokyo Notes a pacifié tous les antagonismes et étouffé
tous les conflits qui étaient autrefois indispensables à la vie psychique
comme à la vie démocratique. L'homme nouveau réprime ses passions et ses
pulsions, il éloigne les corps et les tient à distance et les nouvelles
techniques de communication qu'il met en œuvre l'aident à franchir le pas
supplémentaire : plus de lien mais un branchement, un corps définitivement
absent. L'homme moderne aura résolu ce mal qui hantait la fin du XXème siècle : "la fatigue d'être soi" (1) dans une société dépressive.
Mais Tokyo Notes est une fiction, projetée dans des temps futurs dans un pays lointain et dans une civilisation imaginaire. Nous sommes bien loin de tout cela !
Jacques BLAN