Il y a au Japon des jardins qui sont composés de “citations de paysage”. Le jardinier choisit dans la nature des paysages existants, il les reproduit en les réduisant, puis les associe entre eux. Il se dégage de ces jardins une grande harmonie, un grand naturel. Cette nature est recomposée, elle emprunte à la vie ses plus beaux éléments. Elle nous semble presque plus réelle et pourtant, elle n’existe que dans l’enceinte du jardin. En nous projetant dans la vie d’un musée en 2004, Oriza HIRATA fait un travail analogue à celui du jardinier. Les mots volés de notre quotidien sonnent avec plus d’évidence, les phrases paraissent plus vraies. L’effet de reconnaissance que produit le texte n’est en rien altéré par la traduction, le texte garde toute sa force, il joue comme notre propre miroir.
J’étais à Nagasaki au moment de la commémoration de l’explosion de la bombe du 9 août 1945. A l’épicentre de l’explosion, dans le jardin aménagé autour, les gens se promenaient. Ils se photographiaient près de la stèle commémorative, recherchant l’ombre, il faisait chaud. En regardant cette ville opulente, calée dans sa baie, j’ai réalisé à quel point il était facile de recouvrir le passé, de le refouler. Comme si face à certaines périodes ou événements historiques, la mémoire ne pouvait plus fonctionner.
Est-il possible de représenter ou de se représenter ce que fut le lâcher des deux bombes d’août 1945 ? Malgré les témoignages des survivants, on peut se demander si la transmission est possible (une transmission qui aboutirait à une prise de conscience).
L’art de la deuxième partie du vingtième siècle a été profondément marqué par le “devoir de mémoire”. Au Japon, juste après la guerre, une forme de danse est née de cette exigence, le Butô. Oriza HIRATA est un enfant de la deuxième génération, de ceux dont les parents étaient encore enfants au moment des faits. La pièce met en scène des gens dans un musée. Ils se parlent mais ne se disent rien ou pas grand chose. Ils échangent des informations des constats, très peu s’aventurent sur le chemin de la subjectivité. Ils ne dialoguent pas, ce sont des soliloques croisés. Ils utilisent une langue trouée de silences, à moins que ce ne soit un silence troué de mots. Leur vocabulaire est restreint, comme si Hirata écrivait dans une langue de avec ces mots rescapés il essaye de réinventer une langue commune à tous, à partir de laquelle on pourrait envisager un avenir. Ces conversations produisent un fort sentiment de reconnaissance, elles nous ressemblent. Ces expressions sont celles que nous utilisons dans nos échanges quotidiens.
Sous la banalité apparente des propos, la pièce semble désigner un vide (il ne s’agit pas là du silence), une béance, une part manquante. Quelque chose s’est effondré, il y a des trous dans l’histoire. Le souvenir est impossible, l’oubli aussi, et le sens ne peut plus advenir, il échappe. Le langage n’opère plus, il devient stérile. L’écriture d’Hirata nous ramène à cette difficulté de transmettre le passé. Depuis le début, ce projet est sous le signe de l’amitié. Sans les aides de nombreuses personnes et en particulier de l’équipe japonaise, il n’aurait pu voir le jour. Je tiens à remercier en tout premier lieu les acteurs, pour leur enthousiasme, leur talent et surtout leur confiance.

Frédéric FISBACH


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